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Quand l’histoire nous détourne de la soumission

Éditeur et rédacteur en chef du Nebelspalter, Markus Somm revient, dans un livre traduit en français1, sur les racines de l’enrichissement suisse. Une plongée dans plusieurs siècles d’histoire qui rappelle qu’ouverture au monde et refus de l’alignement sur nos voisins ont toujours fait bon ménage.

Pourquoi la Suisse est-elle devenue riche ? À cette question, les réponses contemporaines sont souvent prévisibles. On évoque les banques, le secret bancaire, parfois des épisodes plus sombres du XXe siècle. Historien de formation, Markus Somm jette un pavé dans la mare. Car pour expliquer le succès de notre prospérité, l’auteur ne s’intéresse presque pas aux explications masochistes habituelles mais remonte beaucoup plus loin et montre comment un petit pays montagneux, dépourvu de ressources naturelles majeures et traversé de divisions, a pu devenir l’un des espaces les plus prospères d’Europe.

Le cadre choisi est ambitieux : de la Réforme jusqu’au milieu du XIXe siècle. L’approche n’est pas celle d’une histoire abstraite des grands indicateurs économiques. Somm raconte plutôt des trajectoires concrètes, souvent incarnées par des familles, des entrepreneurs ou des réseaux qui ont accompagné la montée en puissance de la Suisse.

Produire avant même d’être industriel

L’un des apports les plus intéressants du livre est de remettre au centre un phénomène aujourd’hui largement oublié : la proto-industrie, en particulier dans le domaine du textile. Le récit s’ouvre sur l’installation de protestants de Locarno dans la Suisse réformée, et en particulier à Zurich, où ils contribueront au développement d’activités économiques nouvelles. À partir de là se met progressivement en place ce que l’on appelle le Verlagssystem : des entrepreneurs fournissent matières premières et parfois outils à des travailleurs qui produisent depuis chez eux. Ce système présente plusieurs avantages : faibles coûts fixes, grande souplesse, capacité d’exportation et mobilisation d’une population paysanne qui peut compléter ses revenus. La Suisse devient productive avant même d’être véritablement industrielle.

Une culture de la responsabilité… et de la liberté

Deuxième grand enseignement du livre : les institutions et les mentalités comptent. Somm insiste beaucoup sur le rôle du protestantisme dans cette histoire. Discipline, goût du travail, valorisation de l’initiative individuelle, sobriété : autant de caractéristiques qui auraient favorisé l’accumulation de capital et l’émergence d’un esprit entrepreneurial. Paradoxe intéressant : les divisions confessionnelles suisses auraient aussi empêché l’émergence d’un État central fort. Faute de pouvoir imposer une direction unique, le pays aurait développé des formes de gouvernance plus décentralisées et laissé davantage de place aux initiatives locales.

Une Suisse ouverte… mais libre !

C’est toutefois dans ses derniers chapitres que l’ouvrage prend une résonance particulière pour Pro Suisse. Markus Somm revient sur un épisode aujourd’hui largement oublié : les hésitations de la Suisse face au Zollverein, le marché intérieur mis en place par les États allemands sous direction prussienne dès 1834. À l’époque, le débat est vif. Une partie des milieux économiques craint que la Suisse ne soit marginalisée en restant à l’écart de ce grand ensemble commercial. L’inquiétude est réelle. Certains redoutent que l’économie helvétique ne puisse survivre seule. Cela ne rappelle-t-il rien ?

Pour trancher la question, l’auteur raconte qu’une commission composée de personnalités économiques fut chargée d’examiner les conséquences d’une éventuelle adhésion, en 1833. Après quinze jours de travail, ses membres livraient déjà une conclusion surprenante : les difficultés liées à la non-adhésion paraissaient « plus pressantes en théorie qu’en réalité ». Une autre question apparaît dans le rapport : « L’indépendance politique et l’autonomie de la Suisse seraient-elles vraiment garanties en cas d’adhésion ? »

Le parallèle avec les débats actuels appartient naturellement au lecteur. Chez Pro Suisse, nous ne prétendons pas que les situations historiques soient identiques ni que l’histoire fournisse des réponses automatiques aux choix politiques contemporains. Mais ce détour par le XIXe siècle rappelle une constante de notre histoire : la Suisse s’est construite en cherchant à rester libre tout en restant ouverte.

Pourquoi traduire ce livre ?

Nous avons demandé à Nicolas Jutzet, qui a assuré la traduction française aux côtés de Jérémie Bongiovanni, ce qu’il retient de cette lecture. « Le livre nous montre que la Suisse peut être fière de son modèle différent, car il permet aux gens de prendre des initiatives librement. L’histoire nous montre que la Suisse a toujours su réagir rapidement en cas de crise et se réorienter, en desservant des pays nouveaux ou en développant de nouvelles productions. La Suisse devrait continuer sur cette voie, être libre et ouverte sur le monde, et renoncer à recopier ce qui n’a pas marché ailleurs. »

Au fond, l’un des mérites du livre de Markus Somm est peut-être moins de donner une recette définitive de la prospérité que de rappeler une intuition ancienne : en Suisse, il existe toujours une autre voie que celle de la soumission.

¹Somm, Markus, Pourquoi la Suisse est devenue riche, Trad. Jérémie Bongiovanni et Nicolas jutzet, Genève, Slatkine, 2026.

– Raphaël Pomey