L’ouvrier est arrivé un matin avec ses produits, son matériel, et seize ans de métier derrière lui. En posant sa boîte à outils, il m’a expliqué que ma baignoire était peut-être l’une des dernières qu’il réémaillerait.
« Il y a 15 ans, on recevait une demande de réémaillage une fois par mois. Les baignoires étaient majoritairement en fonte émaillée dont la durée de vie pouvait atteindre 50 ans. Son émail se dégradait lentement, par perte de brillance progressive. Aujourd’hui, les baignoires sont en acrylique, sensibles aux chocs, d’où la nécessité de les réémailler. Mais les produits disponibles sur le marché ont une brève durée de vie » m’expliquait l’artisan.
Constatant mon intérêt, il a poursuivi ses explications. « Ceci explique l’explosion des demandes, mais la raison pour laquelle je vais finir par arrêter de réémailler des baignoires, c’est que pour ce faire, je dois d’abord les décaper, et l’Union Européenne a imposé tellement de règles, que les nouveaux produits ne fonctionnent plus. »
Quand le régulateur prend la spatule
Pendant des années, ce même artisan appliquait son décapant sur une surface à traiter et revenait cinq minutes plus tard. La peinture se décollait presque seule et avec un minimum d’huile de coude, le travail était propre et rapide, en trente minutes c’était terminé.
Aujourd’hui, avec les produits dits de « nouvelle génération », trente minutes s’écoulent sans que rien ne bouge. Pas le moindre morceau d’émail qui se soulève. Il faut alors attendre encore, gratter à la main, forcer, recommencer, plié en deux dans la baignoire à respirer le produit durant quatre heures.
Pendant qu’il travaillait dans ma salle de bain, j’ai commencé à écrire cet article dans une pièce voisine. Au bout d’un moment, j’ai eu la tête qui tournait, à cause du produit, et à cause du paradoxe aussi.
Les anciennes générations de décapants ont été progressivement restreintes pour des raisons sanitaires réelles. Personne ne conteste que certains solvants utilisés autrefois pouvaient être dangereux pour les travailleurs. Plusieurs substances ont été interdites ou fortement limitées en raison de risques neurologiques, respiratoires ou de toxicité reproductive.
Très bien. Mais se pourrait-il qu’une réglementation pensée pour protéger l’environnement et la santé puisse parfois produire davantage de gaspillage matériel, tout en prolongeant l’exposition des artisans aux produits chimiques ?
Car si un produit agit en cinq minutes, l’exposition dure cinq minutes.
S’il faut désormais passer des heures à gratter manuellement une surface en respirant les vapeurs malgré un masque, le bilan réel mérite peut-être d’être discuté.
Le produit et son histoire
Pour savoir de quelles substances on parle, j’ai pu regarder le bidon. Le produit se présente lui-même comme une « nouvelle génération » et affiche fièrement sa conformité : « sans chlorure de méthylène, sans NMP, sans NEP ».
Derrière ces acronymes se cache toute une histoire réglementaire européenne.
Tout commence avec le dichlorométhane (DCM), longtemps utilisé dans les décapants professionnels en raison de son efficacité redoutable. En 2009, l’Union européenne décide d’en restreindre fortement l’usage dans les décapants de peinture, invoquant sa toxicité et plusieurs accidents graves liés à l’inhalation des vapeurs.
L’industrie reformule alors ses produits et se tourne vers un substitut : la N-méthylpyrrolidone, ou NMP.
Puis REACH1 entre en scène. Le règlement européen restreint progressivement l’usage de la NMP à partir de 2020 pour la plupart des professionnels, notamment en raison de sa toxicité reproductive.
L’industrie reformule à nouveau ses produits et se tourne vers la NEP, chimiquement proche de la NMP.
Et en 2025, nouvelle étape : l’Union européenne restreint également la NEP.
Chaque solvant efficace se fait remplacer dans un véritable défilé. Chaque substitut devient à son tour problématique. Les fabricants reformulent encore. Les artisans s’adaptent comme ils peuvent. On se rendra peut-être compte dans quelques mois ou années, que les produits inefficaces actuels sont tout aussi toxiques, voire qu’ils créent de nouveaux risques que les anciens ne posaient pas.
Ce que ça coûte, concrètement
Le coût n’est pas seulement économique. Il est aussi matériel.
Là où une baignoire pouvait autrefois être sauvée avec un réémaillage, certains artisans expliquent qu’il devient nécessaire de tout remplacer.
Le patron de l’entreprise venue chez moi aurait même décidé de ne plus faire de devis pour ces réémaillages.
Il faut jeter une baignoire encore fonctionnelle.
En installer une neuve. Ce qui implique transport, chantier, déchets.
C’est là que l’écologie imaginaire rencontre l’écologie réelle.
Une baignoire sauvée est une baignoire qui ne finit pas à la déchetterie. Mais quand il s’agit de sobriété, ce n’est pas à l’UE qu’il faut se fier. Car je me suis rendu compte que Bruxelles a fait deux choses : elle a laissé inonder le marché de baignoires en plastique bon marché qui s’abîment vite et, elle a interdit les produits qui auraient permis de les réparer. Le problème se crée et la solution se supprime en même temps.
S’il vaut mieux réparer que jeter, on sait aussi qu’il vaut mieux prévenir que guérir.
Alors oui, ma baignoire a été sauvée, mais à quel prix pour l’ouvrier ? La Suisse ferait mieux de s’éloigner de l’UE et de ses directives absurdes, avant de ne plus pouvoir respirer.
1 REACH est le règlement européen qui encadre la fabrication, l’importation et l’utilisation des substances chimiques. L’acronyme signifie Registration, Evaluation, Autorisation and Restriction of Chemicals.
– Lena Rey, journaliste RP