La Suisse ne pèse pas malgré sa neutralité. Elle pèse parce qu’elle est neutre.
Soyons sérieux : la Suisse ne fera jamais trembler Washington ni aucune autre puissance en montrant ses muscles. Et ce n’est probablement pas plus mal. Nous avons développé depuis longtemps une autre manière d’exister sur la scène internationale.
Des représentants qui ne se parlaient plus pouvaient encore accepter qu’un Suisse se trouve au milieu de la table. Est-ce que ce sera toujours le cas si on ne fait rien pour réaffirmer cette neutralité dont l’image est écornée ?
À mesure que les États se rangent derrière leurs alliés, les interlocuteurs capables de parler aux deux côtés deviennent rares. Et ce qui est rare est précieux. La Suisse possède quelque chose que les autres n’ont pas et jalousent.
Notre histoire récente devrait pourtant nous rendre prudents : sous les pressions extérieures, nous avons déjà renoncé à certaines singularités qui faisaient notre force. Le secret bancaire en est un exemple. Aujourd’hui, les pressions pour nous aligner davantage se multiplient à nouveau. La neutralité ne doit pas être la prochaine sur la liste.
La force tranquille du médiateur
Il est vrai que le dialogue n’est pas très spectaculaire. Il n’y a ni invasion de chars, ni porte-avions, ni démonstration de force. On ne tient pas de discours martial devant des soldats alignés.
On réunit seulement des chefs d’Etat, dans un lieu neutre. Mais être celui à qui les deux adversaires acceptent encore de parler constitue un pouvoir considérable.
J’aimerais donner voix à la culture populaire pour éclairer la situation autrement.
Vous connaissez certainement cette phrase : « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Je doute que ses auteurs pensaient à la politique helvétique en l’écrivant. Pourtant, la formule lui convient étonnamment bien.
Ben, l’oncle de Peter Parker a prononcé cette grande phrase peu avant de mourir. Ne laissons pas notre neutralité se faire annihiler. Sans nous prendre pour Spider-Man, reconnaissons le pouvoir qui est le nôtre et les responsabilités qui l’accompagnent. La neutralité confère à la Suisse un grand pouvoir diplomatique qui implique en retour un devoir de constance et de retenue.
Notre super-pouvoir est fragile
Contrairement au super-héros, la Suisse n’a pas reçu son pouvoir après la morsure d’une araignée de laboratoire. Elle l’a tissé lentement, au fil de son histoire, par sa fiabilité et sa crédibilité.
Et elle peut le perdre. Il suffit que les autres États commencent à se demander si notre neutralité est à géométrie variable.
Nous deviendrions alors un pays occidental parmi d’autres. Remplaçable.
Il existe déjà beaucoup de nations capables de prendre parti. Il en existe beaucoup moins capables d’offrir un terrain sûr et crédible à ceux qui ne se parlent plus.
Pourquoi renoncerions-nous précisément à ce qui nous rend utiles ?
La puissance d’un petit État
Il faut cesser de mesurer la puissance uniquement en millions d’habitants ou en budget militaire.
La puissance peut aussi être la capacité de maintenir la porte ouverte.
Pour un petit pays, la neutralité n’est donc pas un renoncement à exercer une influence. Elle constitue au contraire une façon singulière d’en exercer une.
La neutralité est confortable en temps de paix. Elle devient beaucoup plus exigeante lorsque chacun nous somme de choisir.
Alors pour terminer sur une autre réplique de la trilogie de Sam Raimi, prononcée par le super vilain Bouffon vert, justement au moment de mettre Spider-Man face à un cruel dilemme « nous sommes ce que nous choisissons d’être » et d’ajouter « maintenant choisissez ».
C’est précisément là que la Suisse doit se souvenir de ce qu’elle est, ne pas se renier et tenir bon.
– Lena Rey, journaliste, Genève