En Suisse, il y a des hommes, des femmes, des noirs, des blancs, des Suisses à peu près de souche, des citoyens naturalisés, de toute confession et de toute orientation. Et malgré ces différences, nous avons développé une capacité à vivre ensemble que le monde peut nous envier.
Qu’est-ce qui fait un Suisse ?
Si ce n’est pas la langue, vu que nous en avons quatre.
Si ce n’est pas la religion puisque catholiques et protestants se sont suffisamment affrontés au cours de notre histoire pour que personne ne puisse sérieusement prétendre qu’elle constitue notre ciment national.
Ce n’est même pas une culture uniforme. Entre Genève, Delémont, Appenzell et Lugano, il faut beaucoup d’imagination pour déceler un quelconque modèle standard du Suisse.
Et au milieu de tout ça, il y a la neutralité…
Ce lien n’est d’ailleurs pas une construction récente destinée aux besoins d’une campagne de votation. Le rapport sur la neutralité publié par le Conseil fédéral en 1993 rappelle que celle-ci était historiquement un impératif de politique intérieure dans une Confédération traversée par des intérêts divergents et par sa diversité confessionnelle, linguistique et culturelle.
Le texte va même plus loin. Il attribue à la neutralité une fonction « pacificatrice, stabilisatrice, unificatrice et d’intégration ». Il estime qu’elle a indirectement contribué à la mise en place et au développement de la démocratie directe, du fédéralisme et de ces particularités qui ont fait de la Suisse ce qu’elle est. Elle a aussi permis à la Confédération de préserver son indépendance face aux grandes puissances européennes.
Un simple « instrument » ?
Même Ignazio Cassis l’a reconnu récemment : « la neutralité fait partie de l’identité suisse ». Il ajoute qu’elle appartient à notre histoire, à la manière dont le monde nous regarde et à la manière dont nous regardons le monde.
Jusque-là, nous sommes d’accord.
C’est ensuite que nos chemins se séparent.
Car quelques phrases plus loin, le conseiller fédéral définit cette même neutralité comme un « instrument ». Un instrument de politique extérieure, un instrument de sécurité, un instrument au service de notre indépendance.
Comment quelque chose qui fait partie de notre identité peut-il être traité comme un outil que l’on adapte au gré des circonstances ?
À force de parler d’instrument, Ignazio Cassis finirait presque par s’identifier lui-même à une flûte. Une flûte ne choisit pas la mélodie, elle joue l’air de celui qui souffle dedans.
Il n’est pas le seul à tenir des propos incohérents, nous y reviendrons prochainement.
À force de considérer nos principes comme des instruments, nous finirons par ne plus savoir ce que nous sommes censés construire avec.
Le 27 septembre, la Suisse votera sur l’initiative « Sauvegarder la neutralité suisse », qui veut inscrire dans la Constitution le caractère perpétuel et armé de notre neutralité ainsi que les limites posées aux alliances militaires.
Le débat porte officiellement sur notre politique étrangère, mais je crois qu’il va beaucoup plus loin.
Nous sommes tous d’accord pour dire que toucher au fédéralisme modifierait la Suisse elle-même. Retirer au peuple ses droits politiques modifierait la Suisse elle-même. Abandonner la subsidiarité au profit d’un État entièrement centralisé modifierait la Suisse elle-même.
Pourquoi la neutralité serait-elle le seul de nos grands principes dont nous pourrions progressivement nous éloigner sans modifier la nature du pays ?
Renoncer à la neutralité, ce ne serait pas changer de politique étrangère. Ce serait changer de pays.
Dans ces moments troubles, j’aime à me souvenir des mots simples, porteurs et fédérateurs de ceux qui ont consacré leur vie à la défense de notre pays. Le divisionnaire Mathias Tüscher avait une devise : « Vouloir et faire ». Trois mots qui rappellent qu’une intention politique ne vaut que par ce que l’on décide réellement d’en faire.
Pour notre neutralité, ils prennent tout leur sens.
Vouloir être neutre ne suffit plus. À nous de faire le nécessaire pour le rester, afin que le 27 septembre, dans les urnes, vouloir et faire ne fassent qu’un.
– Lena Rey, journaliste RP, Genève