Partager l'article

Après les dix millions, l’éloge du mariage forcé

Une curieuse conception de l’amour s’est emparée des europhiles après les résultats de l’initiative qui entendait plafonner la population suisse.

« Ici, le non à l’initiative 10 millions est interprété comme un oui à l’Europe. » Voici ce que les téléspectateurs de la RTS ont entendu dimanche 14 juin, lorsque les caméras du 19h30 filmaient les réactions du stamm de la gauche au vote de la population. Parmi les personnes sollicitées pour commenter la décision du peuple, la présidente des Vert-e-s Lisa Mazzone, qui en a fait « un signal (…) donné aujourd’hui pour que la Suisse maintienne ses relations fortes avec l’Union européenne », avant d’ajouter qu’il serait « fatal dans une période d’instabilité de tourner le dos à notre premier partenaire ».

L’idylle est totale, donc, à ceci près que tout cela ressemble quand même beaucoup à des fiançailles un peu artificielles.

Durant toute la campagne, les opposants à l’initiative de l’UDC ont expliqué qu’une acceptation serait catastrophique pour nos rapports avec le puissant voisin. Leur site web, sur sa page d’accueil, expliquait par exemple que l’initiative « mena(çait) l’accès privilégié des entreprises suisses à leur marché numéro un, l’Europe, où la Suisse réalise plus de la moitié de ses exportations. » Alors que les Suisses étaient invités à voter sur une question purement démographique, on leur faisait aussi savoir que « ce n’est pas le moment de rajouter de l’incertitude à l’incertitude, en jetant par-dessus bord les accords bilatéraux avec l’UE. » Doit-on aussi rappeler que le très europhile quotidien Le Temps, moins d’un mois avant le vote, relayait « la crainte d’un nouveau psychodrame suisse » qui agitait Bruxelles ? Chez Blick, l’eurodéputé français Christophe Grudler, rapporteur permanent du Parlement européen pour les relations avec la Suisse, évoquait lui aussi des conséquences sur les relations avec l’UE qui seraient « très graves » en cas de oui. Si cela ne ressemble pas à des pressions, qu’est-ce que c’est ?

N’est pas romantique qui veut

Dans un tel contexte, comment peut-on sérieusement en venir à la conclusion que les Suisses ont déclaré leur flamme à l’Europe en même temps qu’ils refusaient la limitation de la population ? Un contrat de mariage scellé sous la pression des parents est-il conforme à l’idée du romantisme de nos adversaires ? Héritiers de Roméo et Juliette ou de Tristan et Iseult, permettez que nous cultivions une idée un peu plus noble de l’amour.

Lorsqu’un prétendant passe des mois à expliquer que refuser l’union entraînerait de très graves conséquences, il ne devrait peut-être pas s’étonner que le consentement obtenu soit ensuite interprété avec une certaine circonspection.

Raphaël Pomey, journaliste, rédacteur en chef Le Peuple