Samedi 17 octobre, la France a offert au monde un spectacle qu’on croyait réservé aux États faillis. Le mouvement était parti à la mi-septembre d’un lycée de Créteil, sur des revendications que personne ne conteste vraiment. Des classes surchargées, des professeurs absents, des bâtiments qui s’effritent… Un mois plus tard, il s’est fondu dans une grande journée « contre la vie chère » qui a viré au chaos. Le ministère de l’Intérieur a fini par compter près de 2400 interpellations et 997 policiers et gendarmes blessés, dont sept grièvement. À Limoges, l’hôtel de ville a été ravagé par les flammes. À Paris, à deux pas de la République, le philosophe Pascal Bruckner a regardé des cagoulés éventrer méthodiquement une vitrine de luxe sans voir passer un seul uniforme.
Dans la nuit, Laurent Nuñez assurait que le dispositif n’était pas sous-dimensionné. Deux jours plus tard, sur France Inter, il admettait avoir perdu le contrôle dans certaines grandes villes.
Le jacobinisme européen
C’est bien ça, le problème. La France reconnaît avoir perdu le contrôle. Mais cela fait plus de 30 ans qu’elle a été sacrifiée par un centralisme cannibale européen. Et c’est cette impossibilité croissante de demander des comptes à quelqu’un qui nourrit aujourd’hui la rancœur que l’on voit dans la rue.
Une révolution a des chefs, un programme, une stratégie pour s’emparer du pouvoir. Ce que la France traverse ressemble plutôt à une jacquerie. Le lycéen qui ne croit plus à l’école, le militant qui rêve du grand soir, le casseur qui veut en découdre et le pilleur qui repart avec des chaussures qu’il n’aurait jamais pu s’offrir se retrouvent dans la rue. Mais une convergence des colères ne fait pas encore une révolution. Elle en prépare le lit. Ses linceuls se sont constitués au fil d’une perte progressive de maîtrise. En 1992, le traité de Maastricht, approuvé de justesse par 51 % des votants, a transféré la souveraineté monétaire et une partie essentielle de la politique économique vers Bruxelles. Depuis, les décisions qui pèsent sur le quotidien (emploi, industrie, budget, frontières) se prennent de plus en plus loin des électeurs, dans un système qui reproduit, à l’échelle européenne, la concentration du pouvoir que les Français reprochent déjà à Paris. Le jacobinisme n’a pas disparu : il a simplement changé de capitale.
Ceux qui protègent finiront par renoncer
Le premier élément qui menace de céder porte un uniforme. Les policiers français manquent de tout. Certains ont dû se procurer leurs casques chez Décathlon. Il leur manque des munitions, des consignes claires, le soutien politique et la permission d’agir, au point que le syndicat Alliance a annoncé porter plainte contre l’État pour mise en danger de la vie d’autrui. Depuis des semaines, les organisations de police tirent la sonnette d’alarme. Sur Europe 1, l’un de leurs porte-parole a prévenu qu’au premier collègue tombé, « on lâchera les boucliers, on lâchera tout et on laissera tout brûler ».
On peut trouver la menace indigne, mais on doit l’entendre. Ces hommes et ces femmes ont des familles, des enfants. Ils ont choisi de servir leur pays, pas de mourir pour un État qui dysfonctionne. Le jour où ils rendront les armes, il ne restera plus personne entre le pilleur et la porte de votre immeuble.
Un État qui ne protège plus ses citoyens perd sa raison d’être. Un État qui ne protège plus ceux qui le protègent compromet jusqu’à sa propre survie. Ceux qui gouvernent sous contrainte européenne s’en rendent-ils seulement compte ? Leur autorité est déjà vidée de sa substance.
Les pompiers pyromanes
Malgré la gravité de ce qui se déroule, une partie de la gauche a fait de la convergence des luttes un argument de campagne présidentielle, et La France insoumise accompagne le mouvement depuis ses débuts.
En Suisse, on ferait bien de veiller au grain, car à Genève la même petite musique se fait entendre. Le 16 octobre, la gauche radicale genevoise et La France insoumise Suisse appelaient à se rassembler devant le consulat de France en soutien aux lycéens. « À nous de faire comme eux », a lancé une militante. Ils étaient une quarantaine. Même si le chiffre est dérisoire, la phrase est grave.
Ce que je vois chez eux, c’est une admiration de l’ailleurs. C’est toujours l’ailleurs qui est plus beau, plus juste, plus défendable. Il faut sauver tout ce qui vient de l’extérieur et détruire tout ce qui vient de l’intérieur. Cet amour de l’ailleurs va de pair avec une haine de chez soi, et donc de soi.
« C’est un truc de Français »
Quand j’étais enfant, les manifestations et les grèves étaient rares. Et quand il y en avait, on nous disait que c’était un truc de Français. Puis la cadence a augmenté, d’année en année. Entre 2012 et 2019, le nombre de manifestations politiques dans le canton est passé de 290 à 434, une hausse de 50 % en sept ans. En juin dernier, la manifestation contre le G7 d’Évian a réuni quelque 20 000 personnes à Genève avant d’être dissoute après les attaques d’environ 600 casseurs infiltrés. Nous ne sommes pas la France, mais nous ne sommes plus la Suisse d’avant.
Cela montre d’abord le mimétisme. Nous copions nos voisins français, en tout cas à Genève, et nous les érigeons en modèle. Nous avons perdu nos propres figures, nous ne savons plus à quoi vouer notre admiration, alors nous reprenons ce qui défile sur nos écrans jusqu’à ce que cela devienne la nouvelle normalité. Le 5 octobre, le Département de l’instruction publique genevois demandait déjà aux enseignants de signaler les appels au blocus lancés par des élèves. Ces appels ont circulé mais n’ont pas pris pour le moment. La Jeunesse socialiste, dont des responsables ont défilé à Paris le 17 octobre, appelle déjà à une grève nationale de la jeunesse le 20 novembre.
Le poing dans la poche
En France, ils ne savent plus comment se faire entendre. Et quand on n’a plus la parole, en général, vient la violence.
Le Suisse, lui, est résilient. Il fait le poing dans la poche. Il critique, il commente l’actualité à la maison, et le lendemain il retourne travailler sans broncher. Cette patience est une force. Elle vient aussi de la confiance que nous accordons à nos institutions, la plus élevée des pays étudiés par l’OCDE, même si cette confiance n’est pas un acquis. Il ne faudrait donc pas que les autorités confondent patience et consentement. Un citoyen qui ne manifeste pas n’est pas forcément satisfait, et un électeur qui se tait n’est pas forcément convaincu.
Si nous continuons à importer les modèles des autres sans réagir, que se passera-t-il le jour où le poing sortira de la poche ? C’est à nous de mettre en place les protections nécessaires pour que la Suisse de demain ne ressemble pas à la France d’aujourd’hui.
La France reste un grand pays, avec une belle histoire et une richesse culturelle que peu de nations peuvent lui disputer. Mais c’est un pays qui s’est fait dévaster par l’Europe. Il a abandonné une large part de son droit, et il découvre qu’un État qui ne décide plus grand-chose finit par ne plus rien tenir. Ses propres partenaires le regardent de haut. Un magazine allemand, repris par Courrier international, explique doctement que la France a un problème de violence et qu’il commence par sa police. Voilà la solidarité européenne.
L’Europe est un voyou
C’est ici que la Suisse doit ouvrir les yeux, parce que le prochain combat est déjà engagé. Signé à Bruxelles le 2 mars, le paquet d’accords avec l’Union européenne est aujourd’hui entre nos mains. Le premier morceau pourrait arriver dans les urnes dès juin 2027.
L’émeutier du 17 octobre fracasse la vitrine, se sert et s’en va. L’Union européenne ne casse rien. Elle vous fait signer. Elle prend vos règles, votre argent et votre dernier mot, et elle appelle cela un partenariat. Le pillard de rue opère de nuit, cagoulé. Le pillard européen opère en plein jour, en costume, avec un stylo d’apparat plutôt qu’un cocktail Molotov. La méthode diffère, la logique reste la même, profiter de la faiblesse de l’autre pour se servir.
Le pillage ne commence pas toujours dans la rue. Il commence parfois autour d’une table de négociation, quand ceux qui devraient défendre la maison ont déjà renoncé à en fermer la porte. Quand l’État recule, la rue avance. Quand Berne recule, Bruxelles avance.
La souveraineté est la capacité de dire non et de tenir bon. La France l’a perdue, et elle brûle. La Suisse l’a encore, mais elle ne la gardera que si elle refuse de capituler.
– Lena Rey, journaliste RP, Genève