Nous allons sortir notre boule de cristal et vous décrire comment va se passer la campagne concernant l’initiative sur la neutralité, soumise au vote en septembre : dans un premier temps, l’ensemble des médias vous diront qu’elle n’a aucune chance de passer, avant d’avertir sur son inquiétante remontée à quelques semaines de la décision, puis de mettre le paquet durant les derniers jours pour expliquer que la Suisse menace de s’effondrer en cas de « oui ».
La méthode est connue et éprouvée, mais cette fois, elle commence très tôt. Une semaine à peine après la votation sur les dix millions, un sondage pré-estival nous a annoncé que « l’initiative de Blocher (sic) ne séduit que l’UDC » (24 heures). En chiffres, l’enquête commandée par Tamedia indique que « 54% des personnes interrogées rejetteraient ou auraient plutôt tendance à rejeter le texte, tandis que 34% l’approuveraient certainement ou y seraient plutôt favorables », selon 20 minutes.
Tout cela est bien beau, mais on se demande dans quelle mesure cette enquête peut être prise très au sérieux, vu sa proximité avec la votation sur les dix millions. Surtout, on a une nouvelle fois le sentiment que la fabrique du conditionnement tourne à plein régime.
La RTS met aussi le paquet
Commentant ces chiffres au 12h45, un journaliste de la RTS semble avoir oublié les vertus de la… neutralité, justement. Selon lui, la neutralité stricte reviendrait, « en gros », à « ériger des murs autour de la Suisse ». Il poursuit en expliquant que l’initiative empêcherait toute sanction économique contre « des pays comme la Russie » et tout rapprochement avec l’OTAN. Puis vient la personnalisation : « À la manœuvre derrière cette initiative, on retrouve, devinez qui ? Eh bien oui, encore lui : Christoph Blocher », accompagné de « son fan club, l’association souverainiste Pro Suisse ».
Ce n’est toujours pas assez ? Alors le commentaire se fait carrément moral : « Combien de fois la Suisse a refusé de se positionner face à l’Histoire, ses injustices, ses atrocités, face à l’actualité, en se cachant derrière le voile de la neutralité ? Trop souvent. » À ce stade, difficile de prétendre qu’il s’agit simplement de commenter un sondage.
Le plus drôle arrive pourtant à la fin. Après avoir expliqué au téléspectateur que la neutralité, c’est les murs, la Russie, Blocher, son « fan club » et une Suisse qui se cacherait derrière les atrocités du monde, le journaliste conclut tranquillement : « Attention aussi avec les chiffres de ce sondage. On est à trois mois de la votation et la campagne n’a pas encore commencé. »
Pardon ?
Si ce qui précède ne ressemble pas déjà furieusement à une campagne, on est curieux de voir à quoi ressemblera la vraie. Car en moins de deux minutes, le service public aura repris, un à un, les principaux arguments des adversaires de l’initiative, sans jamais donner la parole à ses défenseurs.
La campagne n’a peut-être pas encore commencé, mais certains semblent déjà avoir reçu leurs éléments de langage.
– Raphaël Pomey, journaliste, rédacteur en chef Le Peuple