L’Europe des pionniers : une vision née des ruines
Petit retour en arrière, au milieu du siècle passé. L’Allemand Konrad Adenauer, le Français Jean Monnet et le Britannique Winston Churchill ont en commun d’avoir traversé non pas une, mais deux guerres mondiales. Au moment de reconstruire des nations exsangues et des pays en ruines, ils osent une vision : celle d’une Europe pacifiée et unie. En 1946, en Suisse — plus précisément à l’Université de Zurich — Winston Churchill lance un appel historique à « une sorte d’États-Unis d’Europe ».
L’annonce de la gestation d’une Europe unie a-t-elle eu lieu, paradoxalement, sur le sol de notre neutralité helvétique ? Les plus europhiles parmi nous l’affirmeront. Dans tous les cas, depuis lors, les actes fondateurs se sont succédé : la Déclaration Schuman en 1950, le Traité de Rome en 1957, et les élargissements successifs jusqu’au Traité de Maastricht en 1992.
Né en 1942 dans les Alpes bernoises, Adolf Ogi a été pétri toute sa jeunesse de cet idéal et de cette vision. Nul doute que l’optimisme suscité par le souffle de Monnet, Adenauer et Churchill a influencé la joie de vivre et la bonhomie légendaire de l’ancien conseiller fédéral. C’est donc tout naturellement que le magistrat UDC qu’il était durant les années 1990 s’était enthousiasmé pour la construction européenne. Sa déception, au soir du refus de l’adhésion de la Suisse à l’EEE le 6 décembre 1992, était à la hauteur de son enthousiasme. Chacun a été le témoin de son malheur.
Des héritiers qui ont trahi la vision européenne
Revenons maintenant à mon entretien avec lui. Si sa bonhomie était toujours aussi lumineuse, son regard sur l’Europe n’était plus ce regard émerveillé des années 1990. Quelque chose s’était brisé en lui, et cela me faisait mal au cœur. Comme de très nombreux Suisses, j’aime Adolf Ogi. Il incarne une Suisse solidement ancrée dans ses Alpes. Percevoir cette brisure et ce sentiment de trahison dans son regard m’a profondément interpellé. Que s’est-il passé ?
En réalité, ce n’est pas seulement Adolf Ogi qui a été trahi. Ce sont les millions de Suisses qui ont cru en l’Europe des pionniers. Et au-delà de nos frontières, ce sont des dizaines de millions d’Européens qui se sentent aujourd’hui floués. Winston Churchill, Jean Monnet, Konrad Adenauer, mais aussi Robert Schuman, se sont éteints. Ils ont été remplacés par des héritiers qui ont reçu en partage une vision fédératrice, mais qui l’ont transformée en un mécanisme froid et technique.
Des héritiers maladroits qui, tels des enfants gâtés, ont gâché l’héritage reçu. Ils ont pour nom Jean-Claude Juncker ou Ursula von der Leyen. Là où les pères fondateurs ont mis en place une administration comme levier pour garantir la paix, leurs successeurs en ont fait une fin en soi, transformant le rêve européen en un labyrinthe de directives illisibles. Cette Europe-là n’a plus ni saveur ni odeur.
Que reste-t-il des « États-Unis d’Europe » annoncés à Zurich ? Quelques beaux symboles comme le drapeau azur aux douze étoiles d’or, l’Ode à la joie de Beethoven ou la date du 9 mai, que nous célébrons ce jour. Mais au-delà de cet emballage marketing ? Il ne reste qu’une bureaucratie tentaculaire, des chicanes administratives et des ordonnances arbitraires. Face à un tel gâchis, les bâtisseurs de l’après-guerre n’ont pas fini de se retourner dans leur tombe.
À l’heure de débattre d’une éventuelle soumission d’une grande partie de notre juridiction au droit de l’UE, ne cédons pas aux espoirs que la vision des pionniers suscite encore par nostalgie. Le projet actuel n’est plus le leur. Tel César avant eux, les géants de l’Europe ont été trahis par leurs propres héritiers.