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Comment demander des comptes à un roi qui n’a plus de visage ?

Sous Louis XIV, le pouvoir ne pouvait se soustraire au regard, pas même dans ses fonctions les plus intimes. Aujourd’hui, il se dilue entre Berne et Bruxelles, dans des milliers de pages que presque personne n’a lues. Après le fiasco du F-35 et à l’heure du paquet Suisse-UE, une question s’impose : à qui demander des comptes quand le pouvoir n’a plus de visage ?

Il fut un temps où le pouvoir avait un visage et où ce visage ne pouvait guère se cacher.

À Versailles, Louis XIV se réveillait en public. On assistait à son lever, à son habillage, à ses repas, à son coucher. Sa journée était réglée avec une telle précision que Saint-Simon affirmait qu’avec « un almanach et une montre », on pouvait savoir, à trois cents lieues de lui, ce que faisait le roi.

Quand on était roi, la notion d’intimité n’existait pas. Chaque matin, le Premier médecin prenait son pouls, examinait ses urines et ses selles, puis décidait notamment de son régime. En cas d’inquiétude, le Conseil de santé pouvait prescrire purges, saignées et lavements.

Quelques privilégiés disposaient même de ce que l’on appelait un « brevet d’affaires », qui leur permettait, au début de son règne, d’approcher le souverain même lorsqu’il était assis sur sa chaise percée.

Voilà donc cet homme que l’histoire nous a légué comme le symbole du pouvoir absolu : il régnait sur des millions de sujets, oui. Mais il ne pouvait même pas déféquer en paix.

Puis vint la Révolution

Le 21 janvier 1793, Louis XVI fut guillotiné place de la Révolution. Sa tête fut montrée à la foule. Des témoins rapportent que des spectateurs trempèrent leurs mouchoirs et leurs piques dans son sang. Et qu’un homme plongea son bras dans le sang accumulé et en aspergea par trois fois la foule massée au pied de l’échafaud, dont certains se pressaient pour en recevoir quelques gouttes.

Sous Louis XIV, jusqu’aux fonctions les plus triviales du corps royal pouvaient devenir spectacle. Moins d’un siècle plus tard, sous Louis XVI, c’est le sang du souverain qui devint spectacle public, alors même que le roi s’était en partie soustrait à un cérémonial devenu trop envahissant à ses yeux.

Mais même si l’on ne savait plus tout de lui, le pouvoir avait encore un corps, un visage. Et ce corps était exposé.

Aujourd’hui, le pouvoir s’est dérobé au regard. Nous ne voyons plus ce qui se trame dans ses antichambres. Mais nous en recevons toujours les éclaboussures.

Nous ne savons pas toujours qui négocie quoi, qui influence qui, qui a véritablement lu les contrats, quels intérêts se rencontrent derrière les portes closes. Pourtant, lorsque les décisions produisent leurs effets, ceux-ci ne restent pas entre quatre murs et ont un impact de plus en plus large à mesure que le monde se globalise.

Nous avons supprimé le seigneur. Avons-nous supprimé la dépendance ?

Il serait absurde d’idéaliser le servage

Le serf médiéval subissait des restrictions que nous jugerions aujourd’hui insupportables. Il pouvait notamment être soumis à la mainmorte, qui entravait la transmission de ses biens à ses descendants.

Mais en Suisse aussi, le droit de propriété connaît ses limites. Lorsqu’un intérêt public le justifie, un terrain peut être exproprié malgré le refus de son propriétaire. La Constitution prévoit une indemnisation, mais le résultat demeure : les descendants peuvent hériter non pas de la terre que leurs parents voulaient leur transmettre, mais de sa contre-valeur.

La Suisse reste relativement clémente en matière de droits de succession pour les descendants directs. La France, elle, taxe certaines parts successorales en ligne directe jusqu’à 45 %. Lorsque l’essentiel du patrimoine familial tient dans une maison ou un terrain, l’impôt peut alors contraindre les héritiers à vendre.

Le 30 novembre 2025, l’initiative des Jeunes socialistes qui voulait taxer à 50 % les héritages dépassant 50 millions de francs a été rejetée par 78,3 % des votants. Face aux 45 % français, c’est l’illustration d’un souverain qui a un visage : on sait qui a décidé, et c’est nous.

L’Union européenne n’impose aujourd’hui aucune fiscalité successorale commune, et la fiscalité ne figure pas parmi les domaines du paquet Suisse-UE. Mais si les règles évoluent demain, qui en décidera ?

Pour le moment, le citoyen suisse de 2026 possède évidemment des libertés politiques, civiles et individuelles infiniment supérieures à celles du serf.

Mais le serf avait au moins une certitude que nous avons peut-être perdue : il savait de qui il dépendait.

Le pouvoir avait un nom, un visage, un château, un territoire. Si nous devenons les serfs d’un nouveau seigneur bureaucratique, quel levier nous restera-t-il ?

En Suisse, le souverain a pourtant un nom

En Suisse, pour savoir qui devrait être aux commandes, vous pouvez vous regarder dans un miroir. Vous et tous les citoyens formez ensemble le véritable souverain. Ce mot ne relève pas seulement de la philosophie politique. Le peuple est le souverain et notre démocratie directe repose précisément sur cette singularité.

Or, le paquet Suisse-UE compte environ 2’200 pages d’accords, auxquelles s’ajoutent plus de 1’000 pages de message du Conseil fédéral. On arrive à plus de 20’000 pages lorsqu’on ajoute les actes européens et suisses auxquels les accords renvoient. L’administration fédérale elle-même indique que 94 actes législatifs européens ont une importance pour la Suisse dans le cadre du paquet, que 36 lois suisses devront être modifiées, que trois nouvelles lois sont prévues et que quatre crédits d’engagement s’y ajoutent.

Qui peut raisonnablement avoir lu tout cela ? La réponse est dans la question.

Mais watson l’a posée directement à 38 parlementaires particulièrement concernés par le dossier. Treize ont répondu. Parmi eux, quatre seulement ont déclaré avoir lu l’intégralité du paquet d’accords et du message du Conseil fédéral. Neuf ont reconnu ne pas avoir tout lu, expliquant avoir travaillé sur les parties pertinentes pour leur mandat, avec l’aide de spécialistes, des commissions et de différents acteurs concernés. Ok, mais alors qui maîtrise réellement l’ensemble ?

Le problème pourrait bien faire passer le scandale du F-35 pour une peccadille alors qu’il n’en est pas une.

En septembre 2026, la Commission de gestion du Conseil national a conclu qu’aucun prix fixe forfaitaire n’avait été convenu avec les États-Unis, contrairement à ce qui avait été affirmé avec insistance au Parlement et au public. Elle a également constaté que seules quelques-unes des personnes impliquées avaient lu le contrat dans son intégralité, ce qui, selon elle, a empêché un examen suffisamment approfondi du résultat des négociations.

La commission va plus loin. Elle estime que le Secrétariat général et Viola Amherd, alors cheffe du DDPS, n’ont pas suivi les négociations suffisamment étroitement. Elle constate également qu’Amherd avait été informée dès août 2024 de possibles coûts supplémentaires, mais qu’elle n’en a informé le Conseil fédéral dans son ensemble qu’en mars 2025.

Et c’est ici que réapparaît la question de la responsabilité.

Lorsque ces conclusions tombent, Viola Amherd n’est plus conseillère fédérale depuis près d’un an et demi. Elle avait annoncé son départ en janvier 2025 et quitté le gouvernement le 31 mars. L’enquête parlementaire, elle, n’a commencé qu’en juin 2025. En septembre 2026, lorsque le Parlement cherche des responsables et demande s’il y aura des conséquences, c’est son successeur, Martin Pfister, qui doit répondre aux questions.

Ce n’est pas une immunité au sens juridique du terme, mais une forme d’immunité politique produite par le temps et par la dilution des responsabilités.

Nous venons donc d’apprendre le prix politique que peut avoir un contrat que l’on n’a pas pris la peine de lire entièrement. Et nous voici pourtant devant plusieurs milliers de pages engageant durablement les relations entre la Suisse et l’Union européenne.

Avec une difficulté supplémentaire : si demain une partie croissante des règles qui s’appliquent en Suisse naît à Bruxelles, la chaîne de responsabilité deviendra encore plus longue à mesure que notre laisse se raccourcira.

Qui demandera alors des comptes à qui ?

Au Conseil fédéral qui aura accepté une reprise ? Au Parlement qui l’aura entérinée ? Aux fonctionnaires qui l’auront négociée ? À la Commission européenne qui aura proposé le texte ? Aux États membres qui l’auront adopté ?

Plus la couronne est morcelée, plus il devient difficile de trouver la tête qui la porte.

On peut donc se demander ce que devient progressivement le mot souverain.

Il serait assez singulier qu’après avoir conquis cette souveraineté, nous acceptions, en Suisse, le couronnement d’un roi extraterritorial et sans visage.

Un roi, au moins, ne pouvait prétendre qu’il n’était pas le roi, et le privilège était censé avoir une contrepartie.

Où s’arrête la protection nécessaire de la fonction et où commence le privilège de celui qui l’exerce ?

Que risque aujourd’hui celui qui décide, surtout s’il est hors du pays ?

Celui qui signe un contrat défectueux en supporte-t-il personnellement la facture ?

Aujourd’hui, une décision peut naître à Bruxelles, être négociée par des diplomates, préparée par des fonctionnaires, influencée par des groupes d’intérêts, interprétée par des juristes, reprise par notre Parlement et, finalement, produire des obligations pour un citoyen qui serait bien incapable de dire qui, exactement, en est l’auteur.

Chacun n’a fait qu’une partie du travail, donc personne ne répond.

Voilà le terrifiant génie politique de notre époque : le pouvoir sans souverain identifiable, la responsabilité sans responsable. La couronne sans tête.

Si nous n’avons aucune raison de regretter le servage, les privilèges de naissance ni les monarchies absolues, nous avons toutes les raisons de nous rappeler pourquoi la plupart de nos voisins les ont abolis.

Parce qu’un être libre doit pouvoir identifier celui qui exerce un pouvoir sur lui, connaître l’étendue de ce pouvoir, le limiter et lui demander des comptes.

La forme la plus moderne de la soumission n’est plus d’obéir à un roi. C’est de ne plus savoir à qui l’on obéit.

Nous, peuple suisse, ne devons pas oublier que nous sommes le souverain.

– Lena Rey, journaliste RP, Genève